mardi 26 juin 2012

Les vieux dans les magasins 1


Le supermarché : un parc d'attractions pour vieux


Nous sommes vendredi, il est 19h, la semaine a été longue et monotone, il est maintenant temps de trouver une petite douceur pour se préparer au week-end en se dépêchant pour retrouver sa famille. Un petit quelque chose pour se faire plaisir, faire plaisir à sa moitié chérie ou juste attraper au vol le beurre qui manque avant les courses du week-end.
Arrivé à la supérette un p'tit sourire au caissier (pour les habi-tutu, les habitués), il n'y a pas grand-monde à la caisse, ça ne devrait pas traîner. Tiens, on va même se prendre une p'tite glace sur le chemin.

Ça c'était compter sans les vieux.

Pas besoin de beaucoup, un seul suffit. Une seule vieille peut à elle seule paralyser un magasin en mettant son chariot (le modèle en simili-tweed écossais avec les 3 roues pour grimper les trottoirs) derrière elle et se pencher en travers du rayon pour mieux lire la marque des petits pois qu'elle ne prendra pas, bloquant ainsi l'allée centrale comme en mai 68. Sauf qu'elle ne prendra pas les petits pois qui sont en bas, ceux qu'elle veut examiner sont ceux qui sont en haut de la gondole, ceux qu'elle ne peut pas attraper puisqu'il y a un charmant jeune homme (comprenez : un pigeon). Eh oui : il faut bien vous mettre à contribution puisque vous êtes là. Vous pensiez que ça vous permettrait de passer plus vite de l'autre côté ? Ah non, elle a une anecdote sur les petits pois, voyons. Et il faut lui lire le prix parce qu'elle n'a pas ses lunettes (non non non : ce qui dépasse de sa poche c'est juste pour lire). Attention, pour les vieux les plus efficaces, les mieux entraînés, les champions : il se peut qu'il faille traduire en francs (généralement ils ont abandonnés les anciens francs).

Vous êtes enfin passé et cherchez le pâté de foie de volaille parmi les diverses marques indissociables sans une étude approfondie (d'un simple coup d’œil il est difficile de reconnaître le pâté de foie de volaille de la terrine de cerf, mais c'est un autre sujet) mais aviez-vous oublié la ténacité du vieux ? Car maintenant c'est vous qui vous trouvez dans le passage et qui le dérangez. Eh oui, le fait de l'avoir aidé ne vous dispense pas de subir encore la présence de l'ancêtre.

J'ouvre un aparté sur la présence du vieux. Cette présence est parfois littéralement suffocante, les vieilles ont à disposition des parfums qui n'existent plus depuis que les services sanitaires ont décidé de mettre un peu d'ordre. Je les soupçonne même de faire des mélanges tant les effluves sont parfois impossibles à déterminer, il faudrait le talent d'un nez professionnel pour évaluer les composants si on ne craignait pas de détruire pour toujours son outil de travail. Le son n'est pas mieux, les vieux ont une sorte de passion pour mâchouiller leur salive. Ce bruit mat et humide est assez caractéristique et l'on peut imaginer la salive épaisse sur une vieille langue. Vous savez : cette salive dont les vieilles taties-cachou imprégnaient un coin de mouchoir pour vous nettoyer une hypothétique saleté sur la joue quand vous étiez enfants.

Je reviens au magasin et à l'allée où vous vous trouvez à présent en train de gêner le vieux qui en avait terminé avec ses petits pois et qui a - curieusement - terminé de remplir son cabat avec une rapidité surprenante (note : ça n'a rien de surprenant, il n'y a personne d'autre à emmerder) et qui file à présent vers les caisses, vous demandant de vous contorsionner pour les laisser passer ; dans certains magasins étroits vous serez même contraint de quitter vos pâtés pour aller jusqu'au croisement le plus proche afin de lui laisser la voie libre. La boîte de la glace est maintenant entièrement dégivrée.

Arrive le moment de finir les petites courses. Seulement voilà, comme le sprinter sur la ligne d'arrivée, c'est à la caisse que le vieux excelle et démontre la puissance de son art. Aussi pour les puristes, je vais décomposer la technique telle que j'ai pu l'observer.

Première phase : déposer les achats sur le tapis.

C'est incroyable ce qu'un simple chariot à roulettes peut contenir. Sa première technique est très simple : chaque article est déposé sur le comptoir ou le tapis-roulant un par un avec la douceur d'une sage-femme posant l'enfant nouveau-né sur le ventre de la mère. Pendant toute l'opération il ne vous adresse pas un regard mais soyez sûr d'une chose : il sait. Il sait que vous êtes là et il reste attentif au moindre frémissement, au moindre soupir... ne regardez surtout pas votre montre ! Il y verrait un signe d'impatience. Le vendeur impassible entasse de l'autre côté les achats en une masse de plus en plus compacte qui rappelle les grandes heures du Tétris. Selon les magasins le vieux peut aussi avoir à retourner peser ses fruits et légumes. Quand je dis "aller" j'entends évidemment "envoyer faire peser". A ce stade le carton de la glace se couvre de condensation.

Deuxième phase : payer.

Je pourrais presque décomposer encore cette section mais je serais plus chiant qu'un vieux. Car le vieux demande le prix de ce qu'il va payer. Vous souvenez-vous du prix des petits pois ? C'est maintenant au tour du vendeur d'expliquer et de décortiquer le prix et de devoir indiquer le contenu de la carte de fidélité. Il est possible que le vieux fasse usage de bons d'achat qu'il aura pris soin de ne pas pré-découper pour mieux les trier en direct. Évidemment il faut parfois retrouver l'article pour expliquer que la promotion n'est plus valable puisque la date est dépassée ou que la marque n'est pas la même. Payer les courses est la quintessence de l'art du vieux, le sommet de cette œuvre, le travail d'un entraînement rigoureux. Car l'ancêtre ne paye pas : il égrène. Chaque pièce est pesée et comparée, chaque centime s'ajoute au précédent puis va être examiné pour être sûr de donner le bon. Par un tournemain envié des plus grands prestidigitateurs le vieux fait malencontreusement tomber quelques sous qu'il ramassera intégralement en commentant le fait que le sol est bien bas, qu'il ne faut pas gaspiller l'argent (le "ça ne repousse pas" est un peu tombé en désuétude mais peut encore s'entendre chez les artisans). Généralement il finira par demander son avis au caissier en lui demandant si ça fait bien le compte (c'était bien la peine de prendre le temps de compter). S'il est habile il peut donner un billet et vérifiera méthodiquement la monnaie rendue. Le carton de votre glace est maintenant humide et mou.

Troisième et dernière phase : ranger.

Le commun des mortels (à l'exception d'individus atteints de sénilité précoce) a tendance à ranger ses courses en même temps que l'employé les passe sur la caisse-enregistreuse. Le vieux attendra d'avoir fini de payer, quand on pense enfin pouvoir quitter la boutique. Non, trop facile, il faut attendre qu'il range, parfois qu'il trie ses courses dans différents sacs dont l'organisation découragerait un employé de musée. Vos propres articles se retrouvent mêlés aux siens, la glace a fondu, votre humeur est merdique et le premier qui l'ouvre à la maison se prendra une trempe.

Voilà donc le danger que représentent les vieux dans les magasins. Le même schéma se reproduit évidemment chez les artisans (bouchers, primeurs...) avec certaines nuances et l'interminable discussion (ce que certains appelle le contact humain, si cher aux bisounours et à la carte de crédit).

Vous me direz : "oui, mais ma grand-mère à moi elle fait ses courses la journée". Dans ce cas c'est une grand-mère, ça n'est pas une vieille.

Les vieux se reconnaissent au fait qu'ils ne font leurs courses QUE quand les autres ont le temps de les faire. Pas quand eux en ont le temps (c'est-à-dire : toute la journée) mais bien quand il y a du monde, quand les gens actifs doivent se presser en essayant de contenir le stress d'une journée.

D'aucun prétendent que c'est pour le plaisir de voir du monde, j'en doute.
C'est juste pour faire chier.

Pour terminer je citerais Brel qui disait Quand je s'rai vieux je s'rai insup'portaAable (dans "La la la"). Oué, quand ça sera mon tour je serai pire.

Pourquoi tant de haine ?

Parce que.

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